C

COMPTER

                                                                                         Pour Nathalie Plumey, amie formidable!

En Orient l'argent, comme le sexe, est tabou: on n'en parle jamais. Même les marchands, les chauffeurs de taxi, font mine de respecter cette convention: "donne ce que tu veux", vous répondent-ils en souriant lorsque vous leur demandez le prix d'un objet ou d'une course, comme si la question du prix était une obscénité.

En France, au contraire, nous découvrîmes avec stupéfaction que l'on compte, on rembourse, et on calcule, même entre amis. Car jamais la petite fille que j'étais n'avait vu au Liban rembourser un timbre prêté, un coup de fil – nous en passions parfois chez les voisins, au début, en attendant notre ligne - ou chacun payer son café. En Orient, c'est la règle sociale de la réciprocité plutôt que la règle économique du calcul qui s'impose, même si au final, la logique est identique: celle du partage.

Nous fûmes, au début, choqués de ce que nous considérions comme de la mesquinerie, de la radinerie, cette manière de tout calculer: "bon, alors j'ai pris une salade, tu as pris un dessert, etc…". Ainsi à quinze ans, j'avais passé des vacances chez une amie, dans le château de ses parents, et ceux-ci réclamèrent à ma mère une indemnité pour mes frais de bouche: cela nous choqua.

Non pas que les Orientaux aient le monopole de l'hospitalité et du désintéressement. Mais nous avions une autre logique de la réciprocité: nous invitons votre fille, nous ne demandons rien, mais il est entendu que vous allez réciproquer. Cela  nous semblait plus élégant que le: j'invite votre fille, vous réglez la note, et nous sommes quittes. La réciprocité engage, le calcul libère – la différence est énorme. La logique économique du "la prochaine fois c'est toi qui paye le café" est la même que celle du "chacun paye pour soi". Mais la logique sociale en est opposée: dire "la prochaine fois", cela signifie: "nous sommes amis, donc nous allons nous revoir", c'est appeler la prochaine rencontre. Alors que la logique économique ne suppose et n'entretient aucun lien social: avec le "chacun paye pour soi", on peut ne pas se revoir du tout.

Nous découvrîmes aussi que l'argent avait une place importante dans les conversations - par exemple sur le coût de la vie, tout à fait nouvelles pour nous. Car au Liban, dans les années 60, il était indécent de se plaindre des prix, de ses fins de mois difficiles – pudeur et philosophie de la vie que l'on trouve dans bien des pays du Sud. Mais l'argent n'était pas en France le facteur de distinction sociale: ainsi parmi les familles aristocratiques que nous fréquentions, beaucoup n'étaient pas plus fortunées que nous, avec un père salarié et aucun château, mais elles se voyaient comme socialement au-dessus des familles de dentistes ou de pâtissiers, pourtant bien plus nanties, que nous fréquentions, et auxquels ils ne mariaient pas leurs filles.

Nous découvrîmes aussi, en France, le goût des Français pour l'épargne. En Orient, l'épargne n'est pas une stratégie des familles: Dieu, le clan familial, les amis, viendront à votre secours si besoin. Exprimer du souci pour le lendemain, c'est faire insulte au Créateur, aller contre le principe religieux de confiance (con fides, avec foi) - en l'avenir. Inch Allah, dit-on chez nous, et cela veut tout dire. Et le Coran, qui a influencé toute la culture arabe, interdit explicitement l'épargne*.

En France, au contraire, le souci de l'avenir semblait occuper une part importante des soucis. Nous apprîmes par exemple le mot retraite: en Orient, personne ne se faisait du souci pour ses vieux jours, les personnes âgées vivant parmi leurs enfants, comme le faisait ma grand'mère chez nous à Beyrouth. De la même façon, nous découvrîmes le désir des Français pour devenir propriétaires de leur logement, autre manière de prendre une assurance sur le futur, alors qu'au Moyen-Orient la location était la plus répandue en ville – peut-être un atavisme bédouin, qui ne nous attache pas aux maisons.

Aujourd'hui, mes parents sont propriétaires leur appartement parisien, mon père a, comme tous les Français, une retraite mensuelle, mes parents ne vivent pas chez l'une de leurs filles, et j'ai appris depuis longtemps à payer ma part au café sans m'offusquer. "Les bons comptes font les bons amis", ai-je appris ici.

Mais, surtout, et bien plus important, j'ai appris, au fil de mes amitiés de France, des journées de vie commune partagée, des semaines de vacances offertes à mon fils sans contrepartie aussi, des cadeaux offerts spontanément par une amie, des dépannages proposés par mon groupe d'amis à l'un des nôtres en difficulté, qu'en France comme chez nous, "quand on aime on ne compte pas". J'ai appris qu'ici la générosité et l'hospitalité nécessitent plus de temps pour s'exprimer, c'est pour cela que nous ne les avions pas immédiatement perçues, et si les amitiés sont moins immédiates, elles n'en sont pas moins profondes, une fois établies.

J'ai aujourd'hui en France des amis qui ne m'ont pas seulement appris à compter: j'ai aujourd'hui en France des amis sur qui je peux compter.

Retour abécédaire


* "Ceux qui accumulent l'or et l'argent et qui ne le dépensent pas de la manière dont Dieu le désire, promettez-leur un terrible châtiment!". Dans l'islam, la circulation monétaire, rawaj, est considérée comme un devoir social et religieux. Paul Lunde, "The Indian Ocean and Global Trade", in Saudi Aramco World Vol. 56 N°4, July-August 2005 - www.saudiaramco.com