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ACCENT

Ce qui distingue d'abord l'étranger, si ce n'est le physique, c'est l'accent. L'une de mes plus grandes fiertés, enfant, lorsque je retournais en vacances à Beyrouth, était de m'entendre dire que je parlais «avec l'accent français », ce qui signifiait: ne pas grasseyer; se défaire de cet accent chantant, si méditerranéen, du parler libanais ; et adopter ce ton neutre du parler parisien. Quelle aliénation, me dis-je aujourd'hui !

Mieux : nous faisions tout pour faire oublier notre différence, par exemple ne parlant jamais arabe dans les transports publics –nous ne le parlions pas en famille, comme de nombreux Arabes francophones, mais il arrivait que nous emmenions à Paris, en train, un cousin de la montagne, et avec qui nous aurions pu parler en arabe.

Ma mère avait vite appris qu'en France parler avec les mains était considéré comme vulgaire dans la bonne société, et nous avait donc enjoint de brider cet autre mode d'expression verbale de Méditerranée. « Mets tes mains dans tes poches », nous disait-elle, sévère, lorsque nous nous animions à nouveau. Et, alors qu'en Orient tout le monde parle fort, comme dans les films italiens, nous apprîmes aussi que la discrétion était la règle en France, jusque dans le ton de la voix : dans les lieux publics notamment, une conversation ne devait pas être entendue de loin. Nous apprîmes donc à parler doucement – et j'avoue que, pour ma part, c'est un chapitre que je n'ai jamais bien assimilé.

Il y a quelques années, à Rotterdam, j'ai entendu des Marocains parler dans leur langue dans le tramway, et j'ai été surprise de cette affirmation sonore et publique de leur différence et de leur origine. Je l'ai lue comme le symbole d'une tolérance des Hollandais à l'égard de leurs immigrés, et de l'intégration de ces Marocains, puisqu'ils pouvaient littéralement « faire comme chez eux » : parler leur langue.

Dans les années 70, en France, comme l'ont montré également les témoignages recueillis par Yamina Benguigui dans son film « Mémoires d'immigrés », les étrangers et leurs enfants se gardaient bien d'afficher leur différence : il fallait se fondre dans la masse, se faire oublier, se faire passer pour Français, ce qui, .

Aujourd'hui, dans le métro parisien, l'on entend parler arabe, wolof, peul, turc, ou tamoul: ceux venus d'ailleurs affichent par la langue, sans honte, leur appartenance ethnique. Aujourd'hui un groupe d'ados, blacks blancs beurs, parle avec cet accent d'Afrique du Nord avec lequel des comiques faisaient des sketches dans les années 70, qui faisaient s'écrouler de rire la France entière. Ils parlent à grand bruit, avec des grands gestes des mains, et l'accent, le niveau sonore, et la gestuelle, sont comme exagérés, mis en scène. Les jeunes dont les parents sont de là-bas font plus que ne pas cacher leur appartenance : ils l'affichent ostensiblement.

Et ce n'est pas seulement par l'accent, mais aussi par le vêtement que les non-métropolitains affirment aujourd'hui leur différence: de mamans en caftan dans le métro, il y a 30 ans, il n'y en avait pas. De boubous non plus. Ni de djellabas. Mais les gamines dont les parents sont de là-bas, celles-là mêmes qui ont grandi avec des couettes et des jupes courtes, affichent parfois aujourd'hui un foulard sur la tête comme leurs rurales grand'mères, une main de Fatma comme signal aux prétendants, ou des tresses africaines quand leurs mamans se lissaient les cheveux occidentalement.

Après l'aliénation, l'affirmation. La mondialisation, dont on craignait qu'elle uniformise le monde et les peuples, a au contraire fait ressurgir les identités et les fiertés d'appartenance. Mais a surtout, et on l'oublie souvent, accru la tolérance, l'acceptation de la différence, et l'ouverture à d'autres. Dans le métro aujourd'hui de jeunes Françaises blondes portent des tresses africaines, sur les quais de la Seine des jeunes gens jouent du djembé, et les tuniques orientales brodées se vendent chez Monoprix. Et au total, je suis bien contente, même si ces ados du métro sont un peu bruyants, et si je trouve plus jolie une chevelure sans bandana, que ces adolescents d'aujourd'hui ne se sentent pas obligés de vivre, comme nous le faisions à leur âge, camouflés en Français.

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