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Gestes

                                                                                            Pour Sophie Boukhari

C'est par certains gestes du quotidien que me revient parfois brutalement mon identité de femme orientale : je refais les mêmes gestes que faisaient dans leur maison ma grand'mère, ma mère, nos bonnes, et toutes les femmes de chez nous. Piler de l'ail dans un mortier, accroupie par terre, même si le mien est petit et en bois et si celui de ma grand'mère était un gros mortier de bronze ancien; passer une serpillière sur le sol à la main, accroupie et penchée en avant, et non pas avec un manche à balai ou au pied comme le font les Françaises ; essorer du linge en le tordant très fort en spirale, car nos machines à laver alors lavaient mais n'essoraient pas; me laver avec une lifa, qu'ici on appelle loofa, qui est notre gant de toilette à nous, et non avec un gant de toilette en éponge; lisser les draps du plat de la main après les avoir pliés; effriter des feuilles de menthe séchées du bout des doigts pour en saupoudrer une salade; préparer un café turc et le laisser monter trois fois avant que d'éteindre sur une mousse onctueuse.

Et si faire le ménage, m'occuper de maison, et faire la cuisine, ne me déplaisent guère, c'est qu'à chaque fois, il me semble me relier, par ces mille petits gestes quotidiens, à ma grand'mère, à ma mère, à toutes les femmes de mon clan, de mon sang, connues et inconnues. Perpétuer une lignée. Me relier à toutes les femmes du monde aussi: me relier à mon identité de femme, si valorisée chez nous, et si dénigrée ici en Occident lorsqu'il s'agit des tâches appelées avec mépris « ménagères », alors que chez nous la maison est le centre de la famille, le cœur de la vie sociale, le lieu le plus important de la vie quotidienne. Comme en France autrefois, être une maîtresse de maison accomplie était jadis plus important chez nous pour une femme que d'avoir mille diplômes ou hautes fonctions professionnelles.

Mon amie Yamina, qui est née à Marseille de parents algériens, s'est ainsi mise, dans son appartement du 20°, et malgré son emploi du temps chargé de prof de collège et de maman d'adolescents, au tissage de tapis : elle a acheté un métier à tisser, de la laine, des livres, et a repris les gestes millénaires des femmes de sa Kabylie originelle. Lilia, photographe, femme musulmane libre, qui partage sa vie avec un artiste français, prend des cours de 'oud depuis deux ans, et, dans son appartement de Ménilmontant, vêtue de sa saharienne multi-poches, refait les mêmes gestes que les odalisques musiciennes des peintres orientalistes. 

Est-ce un hasard, mes amies françaises avec qui je partage ce goût de cuisiner, de recevoir, de m'occuper de ma maison, la nettoyer, arranger les fleurs, la faire respirer comme un être vivant, Valérie, Bénédicte, Cécile, ont pour la plupart grandi à la campagne dans cette même culture traditionnelle, semblable partout au monde, où les femmes et les hommes avaient des fonctions bien distinctes, et où le travail féminin accompli à la maison était valorisé, ou bien elles sont issues de la culture juive, qui partage avec la culture arabe cette même différenciation/valorisation des rôles de chaque sexe.

Par mes activités professionnelles, journaliste, reporter, intervieweuse de personnalités connues, baroudeuse, je me relie à mon identité de femme d'Occident, libre, égale à l'homme, et m'épanouissant intellectuellement. Par mes activités domestiques, je me relie à mon identité de femme d'Orient, qui m'est tout aussi nécessaire pour me sentir exister et pour me définir. A mon identité de femme tout court.

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