LEBANESE SOUL - Chapitre 6 : ABAYA (DJELLABA LIBANAISE) : 

FEMMES DANS LEURS APPARTEMENTS, À BEYROUTH COMME À ALGER…

L-7-ABAYA

 (LEBANESE SOUL : mon livre-en-cours sur ce "miracle" de nous sentir toujours Libanais… même après des décennies loin du pays!) 

 Rentrée à la maison après une journée ponctuée de rendez-vous divers, après la douche j’enfile mes « vêtements de maison ». Non ce n’est pas un jogging inélégant large et informe, ce n’est pas un pyjama -  même stylé « urbain » ou « tendance » : cela se rapproche plutôt du concept des djellabas d’intérieur, comme aiment à les porter à la maison mes amies marocaines, algériennes ou tunisiennes : car ces djellabas d'intérieur sont des robes parfois très jolies, même si on ne les porte que chez soi. Pour moi, qui ai grandi en France, ce sont de jolis vêtements - robes, jupes, petits hauts, chandails - que je n’achète que pour les porter à la maison, et qui ne voient jamais la couleur de la rue - tout comme vos pyjamas et nuisettes ! 

C’est ainsi : chez nous en Orient, sans doute par un souci excessif d’hygiène, mais également parce qu’il fait chaud à l’extérieur une bonne partie de l’année, et surtout parce qu’en Orient l’espace public et l’espace privé sont strictement compartimentés comme l’ont analysé tous les sociologues, historiens ou urbanistes, en Orient donc les femmes, comme les hommes d’ailleurs, ont l’habitude de se changer automatiquement quand ils rentrent du dehors, et d’enfiler leurs vêtements d’intérieur. De la même manière que l’on se déchausse avant de pénétrer dans une maison japonaise - et arabe souvent - laissant la saleté du dehors à la porte, souvent en Orient l’on ne porte pas, chez soi, les vêtements dans lesquels on a travaillé ou couru la ville toute la journée. 

C’est pour cette raison qu’au Maghreb par exemple la djellaba reste toujours portée à la maison, malgré la modernité, les blue-jeans, les complets-cravates, et les blousons en cuir : comme j’en fus témoin pendant les années où je vivais à Tunis, ou dans mes voyages au Maroc ou en Algérie, une fois à la maison, les femmes du Maghreb aiment encore volontiers, en ce XXI° siècle technologique, et même si elles sont chirurgiennes, ingénieures ou pilotes d’avion, enfiler leur « djellaba d’intérieur » pour : regarder la télé, consulter Facebook sur leur portable, recevoir leurs amies, faire la cuisine, ou simplement ne rien faire du tout. 

Au Liban la djellaba se nomme « Abaya », et comme au Maghreb pour la djellaba, certaines abayas étaient faites pour sortir dans la rue (avant l’occidentalisation des vêtements, par exemple au XIX° siècle), d’autres pour les fêtes, d’autres encore simplement pour rester chez soi. L’usage de la « abaya d’intérieur » ne s’est pas beaucoup maintenu au Liban, contrairement au Maghreb. Mais  dans mon enfance à Beyrouth nombre de femmes, notamment les femmes âgées comme ma grand’mère Téta Salma, avaient des robes « pour la maison » (lebs beyt en arabe) et d’autres « pour sortir ». Et aujourd’hui au Liban seule la abaya pour sortir se porte bien - voir par exemple les modèles vendus par la marque « L’Artisan du Liban », et à Dubaï, Londres ou Paris certaines abayas de fête, luxueuses, se vendent plusieurs centaines d'euros ou de dollars …

Et c’est ainsi qu’à mon tour, après une journée d’interviews avec des personnalités distinguées, au Collège de France, à l’Académie des Sciences, ou auprès d’une star de la musique, où je joue pleinement mon rôle d’intrépide reporter c’est-à-dire de femme moderne, je me déchausse dès le pas de ma porte, et je change automatiquement de vêtements !

« Les femmes occidentales s’habillent pour aller travailler ou pour sortir s’amuser, mais à la maison elles portent souvent des vêtements négligés, un jogging sans forme ou un vieux sweat-shirt et des pantoufles. Comme si elles voulaient plaire à tous les hommes… sauf à leur mari ! Nous en Orient c’est le contraire… », m’avait fait remarquer un jour à Tunis, une vendeuse dans une boutique.

En mes 20 ans, alors que j’étais étudiante et que je n’avais pas de mari ou d’homme à séduire à la maison, mais, était-ce d’être retournée vivre dans mon Orient natal quelques années et de l’avoir vu faire, et bien en rentrant dans mon petit studio après mes cours ou une balade dans Paris, j’avais pris l’habitude de revêtir des vêtements qui ne sortaient jamais dehors, alors que, grandie en banlieue parisienne, nous n’avions pas du tout été élevées, mes soeurs et moi, dans cette  habitude-là, car il fallait au contraire adopter les coutumes de France, dont celle-ci ne fait pas partie. 

Et jusqu’à ce jour je continue d’acheter de jolis vêtements, « pour la maison » comme on dit dans mon Orient natal, et surtout : pour mon propre plaisir ! Comme du temps de Delacroix en Algérie, lorsque les « femmes dans leurs appartements », en clin d’oeil à son célèbre tableau, vivaient, recluses « dans leurs maisons », revêtues de leurs plus beaux atours, dans cet Orient riche, opulent et sophistiqué que les colons pourtant avaient jugé « sous-développé » parce que non tourné alors vers la technologie mais vers le plaisir de vivre, Orient qu’ils avaient militairement occupé, profitant de cette supériorité technique militaire, chars et canons contre chevaux et tentes d’Abd el Kader…

Mes jolies robes d’intérieur, même si elles ne sont pas de style oriental, c’est une manière de m’affirmer Orientale, chez moi, quand personne d’étranger ne me voit. Manière de me sentir la soeur de mon amie Omm Wala’ en Egypte qui était femme de ménage et pareillement avait ses robes de maison, de mon amie Fatima qui est artiste algérienne en France et qui fait de même, de mon amie Aziza consultante internationale à Tunis, et de toutes mes amies maghrébines ou presque, rencontrées en France ou dans leur pays, avec lesquelles je partage cette coutume. 

Une manière aussi de me relier à ma grand-mère, Téta Salma, que j’ai vu porter des jolies robes d’intérieur pendant des années, dans notre appartement à Beyrouth, quand elle faisait la cuisine, qu’elle lisait son journal « An-Nahar » comme elle le faisait chaque matin chaussée de ses lunettes, ou qu’elle jouait aux cartes (le jeu de « basta ») avec nous les enfants, robes féminines, de modèles occidentaux, en tissus de coton imprimés de grandes fleurs, avec souvent des décolletés en cache-coeur, robes cintrées à la taille avec une large jupe volante. Et je garde, accrochée à côté des miennes dans mon placard, l’une de ces robes-là, de ses robes à elle, qu’elle ne mettait que « fel beyt » (à la maison), jolie robe fleurie usée par les ans et désormais importable, mais robe-totem que je garde, comme une présence, toujours, de ma Téta Salma disparue il y a plus de 40 ans… 

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BONUS-TRACK 1 : 

Lorsque nous nous sommes installés en France, mon oncle maternel, Michel Jreissati, était en charge de la promotion du Tourisme libanais dans le monde : belle mission, qu’il avait initiée dans les années 60, au moment du boom des vols par avion. Il était alors le bras droit d’un certain Charles Hélou, qui allait devenir Président de la République, et qui resta son ami. Mon oncle était responsable de la promotion du Tourisme au Liban pour le monde entier, ayant notamment en charge les pavillons « Liban » aux grandes Expositions Universelles, comme celle d’Osaka en 1970. On lui doit surtout l’ouverture d’à peu près tous les Offices de Tourisme du Liban qui existent aujourd’hui dans le monde - et aussi de ceux qui ont disparu, victimes des événements politiques qui ont secoué le Liban depuis la guerre civile : celui de Paris, de Bruxelles, de Münich, etc. 

Abayas… : parmi les innombrables objets « promotionnels » que mon oncle Michel trimballait dans ses valises pour les montrer à ses contacts à Londres, New York, Tokyo ou Johannesburg, et qu’il entreposait dans notre appartement en banlieue entre deux voyages, figuraient de somptueuses abayas, de soie, de velours, et autres tissus précieux, abayas de couleurs éclatantes et finement brodées de fils d’or ou d’argent, robes orientales qu’il faisait exhiber sur les plus beaux mannequins du monde dans des défilés qui firent les belles pages de nombre de magazines prestigieux dans de nombreux pays, belle stratégie de com pour attirer les gens au Liban et qui a marché, car le Liban était devenu très touristique dans les années 60 et jusqu’à la guerre, en 1975. Et comme pour ma Téta Salma, je garde aussi l’une de ces abayas de luxe, de velours brodé d’or, en souvenir de mon oncle Michel, et de sa superbe « stratégie de com » qui a fait naître le Tourisme au Liban ! 

BONUS-TRACK 2 : 

Dans son livre best-seller mondial, "Le petit livre du calme", manuel anti-stress qui s'est vendu à des millions d'exemplaires dans toutes les langues, l'Australien Paul Wilson donne ce conseil parmi d'autres : changer de vêtements lorsque l'on rentre chez soi, pour se débarrasser des énergies (parfois fatigantes) liées à sa journée de travail, et se détendre pleinement... 

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L'artisan du Liban was created in 1979 by the non-profit organization, Mouvement Social, whose mission is to work towards a more just and humane world. We work for the social and economic development of local Lebanese artisans by providing sustainable solutions that help support artistry and preserve the cultural traditions of craft.

https://lartisanduliban.com

Le petit livre du calme, Paul Wilson, Presses du Châtelet.

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Je suis Nadia Khouri-Dagher , Libanaise et Française, auteur notamment de "Beyrouth au coeur », et "Hammam et Beaujolais » (ce dernier sur ma double culture), qui ont conquis 200.000 lecteurs. Mon site : au-coeur-du-monde.com